Quand décider trop tard coûte plus cher : le moment où l’assemblée générale n’a plus vraiment le choix
Il existe un moment précis dans la vie d’une copropriété où
la question n’est plus de savoir s’il faut décider, mais pourquoi la décision
n’a pas été prise plus tôt. Ce moment n’arrive jamais brutalement. Il
s’installe lentement, presque silencieusement, au fil des assemblées générales
où certains points sont reportés, où des travaux sont ajournés, où l’on choisit
d’attendre un contexte plus favorable. En apparence, rien d’anormal. En
pratique, l’immeuble continue de vieillir sans tenir compte du calendrier
collectif.
Dans la majorité des copropriétés, le report n’est jamais
formulé comme un choix. Il se présente comme une prudence. Une sagesse
temporaire. On évoque des priorités concurrentes, une trésorerie à préserver,
une attente d’informations complémentaires. Chacun a de bonnes raisons de ne
pas trancher. Et comme personne ne décide explicitement de ne rien faire, la
copropriété a le sentiment de ne pas avoir décidé du tout.
Ce que l’on oublie souvent, c’est que le bâti, lui, ne
suspend pas son évolution. Une toiture différée ne devient pas plus étanche
avec le temps. Un réseau vieillissant ne se stabilise pas parce qu’il n’a pas
été voté. Une non-conformité ne disparaît pas parce qu’elle n’a pas encore été
regardée. Pendant que la décision est repoussée, les désordres progressent,
lentement mais sûrement, jusqu’au point où ils ne peuvent plus être ignorés.
Lorsque le sujet revient sur la table, il n’est déjà plus le
même. Le périmètre s’est élargi. Les montants ont augmenté. Les marges de
manœuvre se sont réduites. Ce qui aurait pu être planifié devient contraint. Ce
qui aurait pu être étalé devient urgent. À ce stade, l’assemblée générale ne
décide plus vraiment. Elle entérine une situation devenue inévitable.
C’est souvent à ce moment-là que la décision quitte le champ
collectif. Elle ne se prend plus dans le cadre d’un débat construit, mais à la
suite d’un sinistre, d’un refus d’assurance, d’une injonction administrative ou
d’une défaillance majeure. La discussion n’est alors plus « faut-il faire ? »,
mais « comment payer ? ». La copropriété ne choisit plus, elle subit.
Certaines copropriétés pensent se protéger en évitant les
sujets difficiles. En réalité, elles déplacent simplement le problème dans le
temps. Et ce déplacement a un coût. Non seulement financier, mais aussi humain.
Les décisions prises sous contrainte génèrent davantage de tensions, de
contestations et de ressentiment que celles prises en anticipation, même
imparfaites.
Anticiper ne signifie pourtant pas agir dans la
précipitation. Il ne s’agit pas de voter tous les travaux immédiatement ni de
tout engager sans discernement. Anticiper, c’est accepter de regarder
l’immeuble tel qu’il est, d’identifier les points de rupture à venir, de
hiérarchiser les priorités et de préserver une capacité de choix tant qu’elle
existe encore.
Les documents techniques sont souvent accusés de créer de
l’inquiétude. D’être trop détaillés, trop chiffrés, trop directs. En réalité,
ils ne créent pas la difficulté. Ils la rendent visible. Ils mettent des mots,
des chiffres et des échéances sur ce que beaucoup pressentaient sans vouloir le
formuler clairement. Et c’est précisément cette mise en lumière qui dérange
plus que le contenu lui-même.
Sur le terrain, on observe que les copropriétés qui ont
compris que repousser coûte plus cher ne sont pas nécessairement les plus
riches ni les mieux organisées. Elles ont simplement accepté une chose :
décider tôt, même imparfaitement, vaut mieux que décider tard sous contrainte.
Elles ne cherchent pas à éliminer le risque, mais à le cadrer tant qu’il est
encore possible de le faire.
Ce que ces copropriétés ont intégré, parfois après l’avoir
appris à leurs dépens, c’est que le coût réel des travaux ne réside pas
uniquement dans les montants inscrits sur les devis. Il réside dans le moment
où la décision est prise. Repousser peut donner l’illusion de protéger la
copropriété. Dans la durée, cela revient souvent à renoncer à choisir.
Certaines découvrent cette réalité trop tard. D’autres
choisissent de l’affronter tant qu’il est encore possible d’arbitrer. La
différence ne tient ni à la loi ni aux outils disponibles. Elle tient à
l’acceptation, ou non, du fait que décider fait partie intégrante de la gestion
d’un immeuble, et que ne pas décider est déjà une décision en soi.