Plan pluriannuel de travaux : pourquoi hiérarchiser ne peut pas être laissé à l’assemblée générale

 

 

Depuis l’entrée en vigueur des plans pluriannuels de travaux, les copropriétés disposent enfin de documents censés leur donner une vision à long terme de l’état de leur patrimoine. Diagnostics, analyses techniques, chiffrages, calendriers prévisionnels : sur le papier, tout est là pour décider. Et pourtant, sur le terrain, un constat revient sans cesse : malgré ces documents, les décisions n’aboutissent pas, ou très partiellement.

 

La raison est rarement un manque d’information. Elle tient beaucoup plus souvent à un point précis, rarement formulé clairement : la hiérarchisation des travaux est laissée à l’assemblée générale, alors même qu’elle n’a ni la vocation ni les outils pour l’assumer sereinement.

 

Dans la majorité des plans pluriannuels, le prestataire dresse un inventaire des travaux à prévoir, parfois accompagné de niveaux d’urgence ou de priorités indicatives. Puis, au moment décisif, la responsabilité de l’ordre réel des travaux est transférée aux copropriétaires réunis en assemblée. Ce glissement est devenu une pratique courante. Il est pourtant profondément problématique.

 

Une assemblée générale est un organe de décision collective, pas un organe technique. Elle est composée de profils variés, avec des niveaux de compréhension hétérogènes, des intérêts parfois divergents, et une sensibilité naturelle au coût immédiat. Lui demander de hiérarchiser techniquement des travaux complexes revient à lui confier une responsabilité qu’elle ne peut exercer qu’imparfaitement. Le résultat est connu : on privilégie ce qui est visible, ce qui fait consensus, ou ce qui coûte le moins à court terme, souvent au détriment de ce qui conditionne réellement la pérennité du bâti.

 

Cette situation ne traduit pas une mauvaise volonté des copropriétaires. Elle traduit un déplacement de responsabilité. En renonçant à hiérarchiser clairement, le prestataire se protège, mais il expose la copropriété à une décision floue, conflictuelle, voire incohérente avec la réalité technique de l’immeuble.

 

Hiérarchiser des travaux n’est pas une opération neutre. C’est accepter de dire qu’un point passe avant un autre, que certains désordres peuvent attendre, et que d’autres conditionnent tout le reste. Cette hiérarchisation repose sur des critères techniques précis : sécurité, risques structurels, effets domino, temporalité du vieillissement, compatibilité entre interventions. Elle relève pleinement de l’expertise, pas du vote.

 

Pour autant, hiérarchiser techniquement ne signifie pas décider à la place de la copropriété. La confusion est fréquente, mais essentielle à lever. La décision finale appartient toujours à l’assemblée générale : voter ou non les travaux, choisir leur financement, en définir le rythme. En revanche, l’ordre technique des priorités relève du professionnel, et doit être assumé comme tel.

 

Refuser d’assumer cette hiérarchisation au nom d’une neutralité apparente revient à créer une illusion de sécurité. On croit protéger la copropriété en ne tranchant pas, alors qu’on la place en réalité face à des choix qu’elle n’est pas armée pour faire seule. À l’inverse, une hiérarchisation technique claire, argumentée et écrite permet aux copropriétaires de décider en connaissance de cause, même s’ils choisissent de ne pas suivre immédiatement cette hiérarchie.

 

Il est important de le dire clairement : aucune hiérarchisation n’est parfaite. Elle repose sur un état des lieux à un instant donné, sur des hypothèses raisonnables, sur une lecture technique du réel. Elle peut être discutée, amendée, réévaluée dans le temps. Mais elle a une vertu essentielle : elle rend le projet lisible, et elle met fin à l’indécision permanente.

 

Dans notre approche, le rôle du professionnel n’est pas de promettre l’absence de risque, ni de garantir que la hiérarchie proposée sera toujours la meilleure. Ce serait vendre une illusion. Le rôle du professionnel est d’assumer une hiérarchisation technique cohérente avec l’état du bâti, de l’expliquer clairement, et d’en poser les limites. La copropriété reste libre de ses décisions, mais elle ne décide plus dans le brouillard.

 

En définitive, un plan pluriannuel de travaux n’a de valeur que s’il permet de sortir de l’inaction. Cela suppose que chacun assume son rôle : au professionnel, l’analyse et la hiérarchisation technique ; à la copropriété, la décision collective et le choix du rythme. Confondre ces deux responsabilités, c’est condamner le plan à rester un document de plus. Les distinguer clairement, c’est redonner au plan pluriannuel sa fonction première : transformer un diagnostic en décisions possibles, sans jamais mentir sur le réel.

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